«Je suis candidat à la présidentielle» (La Nouvelle République - Alger)

Publié le par Karima Goulmamine

 Ancien mufti de Marseille, membre du Conseil français du culte musulman, il nous explique les raisons de son engagement dans la bataille politique.

Une candidature «citoyenne et laïque» pour contrer les campagnes de haine et de division d’ambitieux carriéristes. Ancien mufti de Marseille, intellectuel et théologien dont les interventions ont souvent marqué le débat, en France, sur l’islam ces dernières années, Soheib Bencheikh a créé la surprise, récemment, en annonçant son intention de se présenter à l’élection présidentielle de 2007.
 
Né en 1961 à Djeddah (Arabie saoudite) d’une famille d’imams algériens, Bencheikh a étudié la théologie islamique à l’université El-Azhar du Caire et obtenu un doctorat en études religieuses de l’Ecole pratique des hautes études à Paris. Connu pour ses prises de position anti-fondamentalistes, pour son engagement en faveur d’une adaptation de l’islam à la République, à la laïcité, il s’est encore distingué lors de la crise internationale liée aux caricatures du prophète Mohammed  (QSSSL) au printemps dernier, en se déclarant «contre toute action en justice ou manifestation» contre la publication des caricatures. «C’est grâce à la liberté d’expression que l’Islam se défend que moi-même je peux à tout moment et quand je le désire exposer mon message», soulignait-il alors. Soheib Bencheikh, qui était nommé membre du Conseil français du culte musulman, avant de prendre ses distances avec cette instance, nous explique pourquoi il a décidé de se lancer dans la bataille politique de l’élection présidentielle.
 
 
La Nouvelle République : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous présenter à la présidentielle ?

Soheib Bencheikh
: je me sens, depuis toujours, appelé à faire un travail public Pour  exprimer haut et fort mes convictions. Je l’ai fait pendant longtemps en tant qu’intellectuel et «dignitaire religieux». Malheureusement, en France, je n’ai jamais été entendu. Lorsqu’on invite un laïc pour un débat, on invite toujours à côté un fanatique pour qu’ils se neutralisent mutuellement. J’ai cru dans un idéal républicain d’égalité, de fraternité, de laïcité, d’équité, de citoyenneté. Des citoyens tous égaux, l’unique distinction entre eux relevant de la compétence et de la manière de convaincre, sans aucune référence à l’aspect confessionnel, culturel ou « ethnique ». Aujourd’hui, je vois un jeu indigne, pour une France qui a engendré Jaurès, De Gaulle. Une France dans la main d’ambitieux carriéristes, d’hommes politiques qui, inspirés par Bush, jouent sur la peur.

Au moment où M. Sarkozy, par exemple, met en exergue les courants les plus radicaux des musulmans, représentés en majorité par l’UOIF, au moment où il banalise leur présence dans le paysage politico-religieux de la France, il profite de la peur suscitée par cette présence même.dans l’extrême-droite, voire la droite classique. Avec des mots à l’emporte-pièce qui ne  peuvent que chatouiller l’imaginaire irrationnel, plus qu’autre chose. « On vous débarrasse de la racaille », «celui qui n’aime pas la France, qu’il la quitte». M. Sarkozy a fait voter une loi pour une «immigration choisie » -mais laquelle ? celle qu’on consomme ? l’immigration qualifiée ? On fait un tri du troupeau humain ? Qui vise-t-on derrière tout cela, sinon les maghrébins ? Les maghrébins francophones, intégrés avant la lettre qui bénéficient d’une éducation, imbibés  dès leur enfance d’un idéal d’égalité à la française, malgré les séquelles de la colonisation.

Je parle beaucoup des maghrébins, mais ma candidature n’est pas maghrébine, elle n’est pas musulmane : elle est citoyenne et laïque. L’idéal laïc, son génie, vient du fait qu’il respecte l’homme, tout homme, quelles que soient son origine, sa confession, ou son absence de confession. Libre à tout un chacun, selon ses affinités multiples, de s’associer ou de se fédérer, mais ça reste strictement dans la sphère privée et protégée par Constitution.

Pour vous, ce n’est donc pas aux Français musulmans en tant que tels, mais aux citoyens  toutes sensibilités confondues, qu’il revient de répliquer à la campagne de haine, de division menée par un Philippe De Villiers contre ce qu’il appelle « l’islamisation de la France » ?

C’est aux laïcs de toutes origines, musulmans compris, qu’il revient de répondre. C’est à tous les dreyfusards. J’emploie ce mot puisque Dreyfus a perdu tous ses  droits uniquement parce qu’il portait un nom juif. Si le nom patronymique de consonance arabe devient maintenant l’objet de la grande suspicion et prouve que nos aéroports sont dans les mains d’El-Qaïda (allusion au livre de De Villers, Les mosquées de Roissy, ndlr), ce n’est même pas  une politique, c’est une sous-politique. C’est aux citoyens de tous bords de s’insurger contre,  cette injustice qui porte atteinte gravement à l’image de la France, une France missionnaire  pendant des siècles à travers le monde pour les droits de l’homme, pour transporter les valeurs de sa révolution. Aujourd’hui, apparemment, personne n’y croit. Mais il y a une immigration,  choisie ou pas, qui a engendré ceux qui ont l’audace, des convictions dignes des pères de la Troisième République.

Vous dénoncez aussi «le silence affligeant» de la gauche. Que lui reprochez-vous ?

Par tradition, la gauche est moins frileuse identitairement, plus ouverte  vers l’égalité, les causes universelles. Elle est où cette gauche ? Elle perd son énergie en cherchant à voir qui a le plus de charisme afin qu’on vote pour lui. Où sont les convictions ? Où sont les programmes? Existe-t-il une gauche convaincue de son message ? Moi, je ne suis pas contre la gauche. Je déplore son absence, au contraire. Si je cherche à faire partager ma conviction, malheureusement je ne peux pas le faire à travers un parti qui se dit de gauche, mais  qui ne la représente pas parce qu’il a fini par être une coalition d’intérêts personnels des professionnels de la politique.
 
Ne craignez-vous pas, avec votre candidature, d’encourager le communautarisme et ainsi  d’aller, fut-ce malgré vous, dans le sens recherché par M. Sarkozy ?

En tout cas, j’ai la certitude que tous les musulmans ayant soif de dignité, d’équité, s’identifieront bien dans cette audace. Si nous voulons gagner, c’est au nom d’une justice universelle, la dignité de l’homme, ses droits, la reconnaissance du citoyen, tout citoyen. Cette campagne sera l’occasion de montrer qu’il est possible avec ce discours d’être entendu.
Ma candidature banalise le fait de se présenter, de prétendre à la haute fonction de président de la République. Elle montre que c’est possible, qu’il faut seulement être armé par le verbe, la  plume qui traduisent sa conviction. Mais la conviction doit être laïque, citoyenne, nourrie d’un idéal républicain.
 
 
Quel serait votre programme ?

L’idéal laïque à rétablir, justement. Il faut croire dans une France qui a donné des Jaurès, De Gaulle, même quand elle doutait d’elle-même, quand elle était au plus mal. Je suis le seul, dans cet échange politique, capable, de façon raisonnée, réfléchie, de résoudre le problème de la peur des Français devant l’Islam. C’est quoi, être musulman, représenter une religion, une idéologie. L’islam, s’il veut coller à son siècle, doit se moderniser chaque siècle. J’appelle les Français à rester fidèle à la mission historique de la France. J’appelle les musulmans à leur unique salut : s’accrocher aux principes fondamentaux, comme la laïcité.

Entretien réalisé à Paris, par Karima Goulmamine
(La nouvelle République - Alger - 08/07/06)

Publié dans Revue de presse

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ALGER 20/12/2006 19:45

hchem ya rajal et va te présenter contre BOUTEFLIKA.