Avec ou sans Dieu, la foi pour l'homme (La Libre Belgique)

Publié le par Kad

Par Soheib Bencheikh

De mémoire d’homme, dés que les humains se rassemblent autour d’un lien, qu’il soit tribal ou territorial, la morale accompagne sans faille ce regroupement. Il se crée tacitement une éthique qui est en réalité le fruit d’une négociation implicite dans laquelle les intérêts des uns évitent de heurter ceux des autres.

En l’absence de techniques évoluées de transport, jadis, la terre paraissait immense où les peuples vivaient quasiment séparés. Chacun de son côté cultivait les préjugés les plus insensés à l’endroit des autres, et les rares contacts se faisaient à travers des conquêtes et reconquêtes où le rapport était souvent de dominant à dominé.

Aujourd’hui, nous assistons à une grande mutation. Avec la globalisation galopante des intérêts plutôt de facture économique, accompagné d’une révolution et d’une démocratisation des moyens de communication, notre planète s’est considérablement rétrécie. De fait, l’humanité entière est de plus en plus condamnée à vivre ensemble ; des visions du monde les plus inassimilables se côtoient et les idéologies les plus incompatibles cohabitent et interfèrent au point qu’aucune culture n’est désormais exotique ou étrangère. Or, avec cette interférence des peuples issus de traditions différentes, l’éthique qui devrait accompagner ce côtoiement étroit de l’humanité, phénomène inédit dans l’histoire, tarde à surgir ou à se manifester.

Pour certains, c’est le signe d’un clash inévitable entre civilisations; pour d’autres, dont je fais partie, le processus est bien dans l’ordre des choses. Nous allons, à coup sûr, vivre une société humaine à la fois plurielle mais unifiée avec une éthique forte et surtout areligieuse, une sorte de praxis comme je vais le suggérer plus bas.

Cette éthique pratique qui se dessine et se diffuse progressivement pourrait s’identifier au texte le plus court et le plus consensuel de l’histoire de l’humanité. J’entends évidemment la déclaration universelle des droits de l’homme. Ce texte a normalement tous les atouts pour exprimer explicitement cette éthique areligieuse recherchée dont le génie vient précisément de son areligiosité. Elle n’appelle pas au respect de telle culture ou de telle religion, mais au respect de l’homme, de tout homme, quelle que soit sa culture ou sa religion. Tout le monde, dans ce cas, s’y retrouve, nonobstant sa singularité. Dans ce cadre là, l’islam, parmi d’autres confessions ou philosophies, ne demanderait qu’à voir son expression et son exercice parfaitement garantis.

Cependant mon optimisme se heurte à une pertinente question. En effet, la carence dont souffre la déclaration des droits de l’homme est le fait qu’elle est dénuée de tout caractère transcendantal sur lequel s’assoient valeurs et autodiscipline. Il manque le stimulant de la foi propre à toute éthique qui s’édifie solidement.

Tout au long de l’histoire de l’humanité, il est vrai, l’homme n’a pas été tenu d’observer sa propre production. L’homme fait et défait ses contrats et décide de lui-même, d’abroger ce qu’il a auparavant promulgué. La déclaration universelle des droits de l’homme, texte formidable, est-elle alors fragile et incomplète pour jouer le rôle de cette éthique ? Le remède viendra sans doute lorsqu’on accordera davantage l’expression dans le vécu social de toutes les traditions religieuses véhiculant des valeurs authentiques ancrées dans la conscience humaine.

Laissons à tout un chacun le soin de puiser dans sa tradition spirituelle ou philosophique ; l’essentiel, c’est que nous aboutissions à fonder finalement, une éthique commune. Certes, il y a trop d’opinions d’origine philosophique et religieuse qui prétendent à l’universel et qui intègrent l’éthique comme une question inséparable de leur cheminement ou de leur développement, mais cela se nivelle et s’accommode si l’objectif ultime est irréductiblement commun: “ l’homme ”.

Que l’athée s’engage dans son idéal humaniste, et que le monothéiste serve les enfants de Dieu par charité, par amour ou par crainte de l’au-delà, il y a là plusieurs motivations apparemment contradictoires, mais la finalité est admirablement la même : consolider une éthique commune humaniste, sociale et idéaliste. Oui, je dis idéaliste pour ne pas se contenter de gérer le réel mais rêver de l’améliorer.

Non seulement, cette finalité au service de l’homme permet la cohabitation de toutes les religions dites positives (au sens durkheimien du terme), mais elle converge aussi avec des philosophies, même athéistes, pourvu que leur cause ultime soit l’humain. Cela ne devrait générer, en principe, aucun problème pour les monothéismes dont l’islam est issu et dont il se veut l’éminent représentant. Dans l’islam, ce n’est pas l’homme qui consacre sa vie à servir et entretenir sa foi et sa religion, mais c’est le contraire qui est conçu et préconisé. Ce sont la foi et les préceptes religieux qui serviront l’homme durant toute sa vie en élevant son humanisme et en sensibilisant sa conscience aux questions les plus nobles. Cette orientation facilite normalement la rencontre et la cohabitation harmonieuse entre l’islam et tous les courants de pensée ou les enseignements religieux qui partagent ce même objectif.

Pour une éthique séculière

Si des non-musulmans doivent cesser d’affirmer que les droits de l’homme en Europe sont d’origine judéo-chrétienne, les musulmans sont appelés également à accepter le principe d’une éthique séculière commune à toute la société. Il est utile de leur rappeler que cette sécularisation de l’éthique trouve ses racines dans leur propre patrimoine théologique. Au IXe et au Xe siècle lorsque la théologie musulmane était brillante et en phase avec son temps, une pensée rationnelle dominait les recherches islamiques.

Un grand nombre de théologiens sont allés jusqu’à proclamer la sécularisation de l’éthique et à donner à la raison la primauté dans la découverte et l’appréciation du bien et du mal en dehors de toute révélation. C’est ce qu’ils ont nommé : l’approbation et la réprobation par la raison, thème bien connu dans les sciences islamiques, mais complètement ignoré par le commun des fidèles.

Ces théologiens ont déclaré que le bien et le mal sont des qualités inhérentes aux choses et aux actes et font partie de leur essence. La raison de l’homme est le seul outil capable de faire la distinction entre ces deux notions sans avoir recours à un enseignement révélé préalable. Les textes sacrés viennent, en second lieu, affermir et inciter la volonté de l’homme de s’approcher du bien et de s’écarter du mal. C’est à dire, ce n’est pas le texte révélé qui décrète que telle chose est bonne, et tel acte, mauvais, mais il consolide les hommes dans une vertu appréhendée depuis toujours par eux. Ce n’est pas le texte qui aide à faire le bon choix, mais il aide à se maintenir dans le bon choix. C’était l’attitude de l’école Mu‘tazilite, Mâturîdite et de certains ash‘arîtes. Ils invoquaient plusieurs arguments pour affirmer que le discernement du bien et du mal précède les commandements religieux. L’envoi des prophètes est en soi une preuve que l’homme est libre et responsable. Le fait qu’ils aient soumis à l’intelligence des hommes leurs enseignements, conforte la certitude que ces derniers jouissent d’une conscience libre et d’un raisonnement autonome.

Les hommes conscients et responsables, s’engagent pleinement ou s’abstiennent en connaissance de cause. Sinon à quoi bon toute cette mise en scène de la prophétie ? Dieu aurait pu purifier les âmes et changer les volontés à partir de là haut. De même le Coran introduit la notion du ma‘rûf comme garant de la souplesse et de l’efficacité de son enseignement. Si l’on sait que le ma'rûf signifie littéralement “ le connu et le reconnu en tant que bien ”, se pose alors la question : connu et reconnu par qui ? La réponse est évidente. C’est une reconnaissance du bien partagée par l’intelligence dominante à une époque et dans une société données.

En effet, la quasi-totalité des recommandations coraniques, comme le stipule le Coran lui-même, se relativise lors de leur compréhension et de leur application, par cette reconnaissance unanime du bien. Le ma'ruf est une notion d’éthique extra coranique et qui s’applique sur le Coran lui-même.

Cette autonomie de l’éthique ne met pas en cause l’utilité du message religieux ni ne limite l’importance de la révélation. La religion préserve son rôle et son autorité comme source stimulant l’homme à être en conformité avec le bien, un bien appréhendé et reconnu par lui. La capacité de la raison humaine de distinguer le bien du mal n’est pas suffisante, l’homme reste dominé par un instinct d’appropriation sans limite, un égoïsme aigu et une faiblesse envers le plaisir maximal et immédiat. La foi éveille sa conscience et freine ses excès.

Or les musulmans d’aujourd’hui ont tendance à sacraliser et l’islam et les œuvres théologiques de leurs ancêtres. Ils prennent pour religion le texte et les anciennes interprétations du texte. Ils semblent appliquer leur religion avec un ma'ruf, une reconnaissance du bien, de leurs lointains ancêtres, malgré le considérable changement qu’a connu l’humanité et la rapidité avec laquelle le monde évolue.

A notre époque, les droits de l’homme, la liberté des consciences et la liberté religieuse sont les principes, les plus consensuels et les seuls susceptibles de gérer notre société humaine plurielle et hétérogène. C’est cela le ma'ruf aujourd’hui.

(La Libre Belgique - 2/05/06)

Publié dans Revue de presse

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