« On entre dans une radicalisation délirante ! » (Le Parisien)

Publié le par Kad

PAS UNE FOIS, en deux heures de dialogue, Soheib Bencheikh ne sourit. Le mufti de Marseille, docteur en théologie, 41 ans, nommé à 30 à cette fonction de « sage » placé au-dessus des imams, conserve la même prestance, et ce parler-vrai incendiaire contre les dérives de l’islam, qui lui a valu dès ses premières sorties publiques, à Marseille, une condamnation à mort du GIA. Il a refusé une protection rapprochée, les menaces ne l’ont jamais préoccupé. En revanche, l’homme est devenu terriblement grave, tendu, exaspéré : préoccupé par l’actualité qui divise les musulmans de France, à la veille d’une manifestation qui inquiète, Soheib Bencheikh nous révèle qu’il se prépare à claquer la porte du Conseil français du culte musulman.

 

Que pensent aujourd’hui les musulmans en France ?

Soheib Bencheikh. La majorité des musulmans, les gens ordinaires, souhaitent un islam ouvert, modéré, ils veulent entendre un discours novateur, moderne. C’est cela que je veux faire triompher. Aujourd’hui, qui trouve-t-on pour représenter les musulmans ? Les « barbus », le plus souvent sans culture théologique, enferment les quartiers dans une vision archaïque de l’islam. Au plus haut niveau, les mouvements fondamentalistes viennent d’obtenir une reconnaissance démesurée avec la création du CFCM. Au sein de ce Conseil, je suis le seul théologien. J’y siège comme « personnalité qualifiée », en réalité disqualifiée : mes convictions y sont très minoritaires, je ne peux pas les défendre. Depuis la rentrée, on ne débat que des rapports de pouvoir, c’est insupportable. Dans un souci sécuritaire louable, Nicolas Sarkozy a créé ce système qui intègre les mouvements intégristes pour mieux les contrôler. Le résultat, c’est qu’ils ont gagné un pouvoir qu’ils n’avaient pas. Ils se sont emparés de l’Ile-de-France, de Marseille, les mosquées prennent leurs ordres aux consulats d’Algérie ou du Maroc, ou dans les mouvances fondamentalistes internationales. On est entré dans une phase de radicalisation délirante !

Le Conseil peut-il survivre à ces divisions ?

Je prédis son implosion. Personnellement, je ne veux plus être l’alibi d’une instance déséquilibrée. Dalil Boubaker est un modéré, mais c’est l’arbre de respectabilité qui cache la forêt, et il ne peut pas s’exprimer. Je me prépare donc à démissionner de toutes mes fonctions, au sein du Conseil comme à Marseille. Nicolas Sarkozy veut m’en dissuader, il m’a convoqué le 30 janvier. Je vais l’écouter. Mais il m’a déjà promis tant de choses.

La manifestation d’aujourd’hui traduit-elle ces dérives ?

Je crois qu’elle traduit l’influence des pseudo-religieux qui s’emparent du débat sur la laïcité comme d’un cheval de Troie pour conforter en France cet islam politique, obscurantiste, qui fait des ravages dans les pays arabes. Les mouvances radicales sont implantées dans toutes les grandes villes, et dans certaines mosquées. Elles se nourrissent de la crise des jeunes dans les quartiers-ghettos, et gagnent en influence auprès des garçons de 12 à 25 ans. Les femmes (14 % d’entre elles selon les sondages) sont favorables au port du voile. C’est considérable. Les lieux de prière sont bondés, ce qui n’était pas le cas il y a quelques années : je suis imam, et pourtant je ne m’en réjouis pas, mon rôle aujourd’hui est plutôt de freiner cette pseudo-religiosité...

Votre position sur le voile ?

Le voile est une fausse route pour les jeunes filles. Rien dans le Coran ne leur impose d’afficher ainsi leur foi. Le voile conduit trop souvent à des comportements inquiétants, comme le refus de la mixité, de l’égalité des sexes, des cours de biologie ou de sport. Je suis favorable à la loi contre les signes religieux à l’école, car il faut éviter d’envoyer les profs en première ligne.

Tariq Ramadan séduit certains musulmans. Votre opinion ?

Je connais l’homme, je l’ai rencontré à plusieurs reprises, ce n’est pas un théologien averti, mais c’est un tribun charismatique. Il défend une vision totalitaire, intégriste, c’est un crime de le mettre en contact avec la jeunesse. C’est pourtant ce qu’a fait en France la Ligue de l’enseignement, ce sanctuaire de la laïcité ! C’est elle qui a fait bénéficier Ramadan de sa logistique...

Pourquoi l’islam modéré ne s’impose-t-il pas ?

Les modérés sont majoritaires mais ne se mobilisent pas. C’est toujours le cas des majorités silencieuses. Les mouvements radicaux, à l’inverse, disposent de troupes militantes, parce que ce sont des partis. Moi, je n’ai que mes convictions, je n’ai pas de troupes derrière moi. Il faut donc inventer une organisation tout à fait nouvelle. Mais je reste confiant : on vient de rater, encore une fois, l’occasion de jeter les bases d’un islam de France, mais tout est encore possible.

Interview de Soheib BENCHEIKH, mufti de Marseille, par leparisien.fr.

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