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Pour une laïcité vivante !

-   L'affaire des caricatures du prophète ? Un effroyable révélateur de l'état de décomposition de la laïcité française. A quelques rares exceptions, médias et politiques ont lâchement cédés aux menaces. La critique laïque de l'islam n'est désormais plus possible en France. Le "blasphémateur" sera aussitot traité d' "islamophobe", voire trainé en justice par le Mrap ou la Ligue des Droits de l'homme.

-   On marche sur la tête ! Tandis que se dessine une véritable fracture de la gauche, entre anti-totalitaires et certains altermondialistes, tiermondistes fascinés par les sirènes islamistes de Tariq Ramadan, la droite communautariste de Sarkozy rêve de "dépoussiérer" la loi de 1905 sur la séparation de l'Eglise et de l'Etat. 

-   A plus de 80% attachés à la laïcité, les musulmans de France ne se reconnaissent pas dans cette caricature du Conseil Français du Culte musulman, censé les représenter. Cette majorité silencieuse est invisibilisé par les médias comme par les politiques.

-  Paradoxalement, c'est un religieux qui tire la sonnette d'alarme : l'ex-mufti de la mosquée de Marseille, signataire d'un manifeste prenant clairement position contre l'antisémitisme, l'homophobie et pour légalité des sexes.

- Le danger réel ne réside pas dans cette frange radicale islamiste minoritaire en France que Soheib Bencheikh connaît bien, mais dans les soutiens de plus en plus ouverts, de gauche comme de droite, de ses alliés ou "idiots utiles" qui par naiveté, manque de vigilance, lâcheté, complaisance ou adhésion réelle, font le jeu des intégristes.

Vendredi 10 février 2006
Par Soheib Bencheikh

Suite à la publication des caricatures touchant à la personne du Prophète, pour des raisons probablement malintentionnées, la réaction de certains musulmans se situe au-delà du surréalisme.

Des régimes "musulmans" et certaines organisations "islamiques", comme l’UOIF en France par exemple, vont jusqu’à l’exigence pathétique d’excuses solennelles des chefs de gouvernement des pays où les caricatures ont été publiées. En France, l’événement a pris des proportions "élyséiesques".

Cette revendication, insolite de mémoire d’Arabe, suscite bien des interrogations.
Ces musulmans ignorent-ils l’enseignement coranique, qui nous incite à transcender les polémiques ?
N’ont-ils pas dans le coeur le verset "et lorsqu’ils (les croyants) sont apostrophés par les ignorants, ils disent : Paix" ?
Ne savent-ils pas que le Prophète lui-même a subi les affres et les injures les plus humiliantes ?
Lorsque les polythéistes de son époque le qualifiaient de fabulateur et d’imposteur, il ne leur a pas tordu le cou mais leur a répondu : "Dieu sera juge entre nous le jour de la rétribution."
Ces musulmans ignorent-ils que l’islam, qui a traduit et étudié les philosophies les plus athéistes et argumenté face aux idéologies les plus redoutables, destructrices et semeuses de doutes, ne saurait trembler aujourd’hui devant un dessin caricatural et de mauvais goût ?
Pourtant, une religion sûre d’elle-même, convaincue de sa solidité, ne peut fuir les critiques et les mises en cause. Alors, comment veulent-ils que les bases de l’islam vacillent aujourd’hui devant une futile provocation ?

Quant à l’autre ignorance, elle est plus grave encore. Ces musulmans ignorent-ils que la liberté d’expression la plus totale est un édifice commun à toutes les pensées, construit pour toutes les convictions, même les plus contradictoires et inassimilables ? Tout un chacun a droit de cité, qu’il soit beau ou laid, fou ou sage, provocant ou responsable. Faut-il rappeler que c’est grâce à cette même liberté d’expression que l’islam lui-même peut élever la voix à tout moment dans les pays démocratiques ? Qui empêche un musulman, en France ou ailleurs en Europe, de proposer ses valeurs ? Qui entrave un croyant qui veut publier ses convictions ? N’est-il pas permis à tous les citoyens, y compris les musulmans, de critiquer tout projet ou de promouvoir toute action ? Au moment où l’islam n’a pas bonne presse en Occident, c’est grâce à cette même liberté d’expression que nous, musulmans, pouvons nous défendre pleinement.

Mon étonnement est grand lorsque je vois que toute une mobilisation diplomatique, inédite dans l’histoire des pays musulmans, se met en marche pour faire pression sur des chefs d’Etat et de gouvernement afin d’obtenir leurs excuses et leur mea culpa. Pourtant, ces mêmes gouvernants et ces mêmes chefs d’Etat n’ont jamais été un jour à l’abri de la satire la plus blessante et de la caricature la plus caustique. Lorsque certains Etats arabes boycottent par des mesures diplomatiques et économiques le Danemark, pays paisible et pacifique, que penser de leur docilité envers les Etats-Unis à qui ils sont malheureusement livrés, poings liés ?

Quant au soutien du rabbinat et de l’Eglise en France, il ne peut que susciter les remerciements vifs et sincères des musulmans pour cette solidarité affichée. Mais on aimerait l’avoir aussi pour les hommes et les femmes, musulmans de Palestine, d’Irak, de Tchétchénie et d’ailleurs, privés de leurs droits fondamentaux et victimes d’atteinte à leur dignité.
Le vrai débat est ailleurs. Il s’agit, en réalité, de la juxtaposition de deux droits absolus : le droit d’avoir des convictions religieuses qui soient complètement respectées et ne soient ni fustigées ni stigmatisées, et le droit de s’exprimer à tout moment, notamment pour commenter ou critiquer des projets sociaux concrets et des actions politiques palpables.
Quant à la conviction intime ou métaphysique des gens, je ne sais pas si elle est du ressort de la liberté d’expression. Réfléchissons !

Théologien, Soheib Bencheikh, ancien mufti de Marseille, est directeur de l’Institut supérieur des sciences islamiques (ISSI).
par YB publié dans : Revue de presse
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